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Jessica à la ferme

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Le matin ici, quand la vie se réveille, avant même d’ouvrir l’œil, je tends l’oreille. Je détecte d’abord les ronflements de l’ours, celui dans mon lit, mais au-delà de la fenêtre, ce sont les piaillements d’oiseaux que l’on entend, le chant du coq et les bêlements d’agneaux. C’est officiellement le printemps dans mon coin de campagne néerlandais. Ça se sent dans l’air. Littéralement. C’est cette époque de l’année, vous savez, quand les fermiers étendent de la merde dans les champs pour fertiliser la terre. Des tracteurs de toutes sortes ralentissent la circulation sur les chemins du quartier et depuis quelques semaines, dans les pâturages voisins, apparaissent de nouvelles petites boules de laine d’un blanc étincelant. Ils gambadent dans tous les coins, poursuivant les brebis pour une tétée de lait ou sautillant par-ci par-là avec leurs compagnons. Ce qu’ils sont craquants!

Lors de mon séjour en Nouvelle-Zélande, où la population des ovidés est 4 fois plus élevée que la population humaine, j’avais ce souhait romantique de pouvoir nourrir une de ces petites bêtes à la bouteille. Un vœu que je n’ai guère pu exaucer à l’époque. Toutefois, par un après-midi bien ordinaire, en rentrant d’une journée emmerdante au travail, mon copain m’a spontanément invitée à visiter le champ voisin où il attrapa hâtivement un jeune mouton et me le déposa aussitôt dans les bras. Voilà de quoi mettre du soleil dans ma journée. C’est alors qu’est apparu le propriétaire des lieux, un ami de la famille, tout sourire et me voyant ainsi, m’invita à entrer à l’étable afin de réaliser mon souhait. Il prépara une bouteille de lait et cueillit dans l’un des enclos le plus petit des nouveau-nés. Un animal frêle à la laine blanche et noire né le jour précédent. Il me faut vous avouer que ce n’était pas tel que je l’avais imaginé. Évidemment. Ma victime entre les jambes, j’ai dû lui forcer le biberon dans la bouche. Les chiens me sautaient dessus effrayant mon mouton, le lait coulait partout. C’était somme toute plutôt salissant.

Pour vivre et travailler à la ferme, c’est bien connu, il ne faut pas avoir peur de se salir un peu. Ma dernière expérience en la matière m’a valu un compliment rigolo de la part d’un ami samedi dernier. « You are a woman with a lot of balls » qu’il m’a dit. Je l’ai accepté fièrement.

Au cours de la semaine dernière, la fille de ville que je suis a enfilé une salopette et des bottes en caoutchouc presque tous les soirs après le travail pour aller nourrir plus de mille petits veaux.

Quand on arrive à la ferme, la première chose qui nous frappe c’est le bruit. Toutes ces bêtes beuglant à l’unisson, ça fait un vacarme assourdissant. À l’intérieur, il faut presque crier pour s’entendre parler. Et l’odeur, ça vous prend au nez. Quand on en sort, jusqu’à nos cheveux sentent la vache. En rentrant chez nous, on se dévêtit à l’extérieur avant de s’empresser de sauter sous la douche.

Les veaux arrivent tout juste. Ils viennent de différentes fermes, récemment séparés de leurs mères, ils doivent apprendre à boire d’un saut. Le fermier remplit une cuve d’un mélange d’eau chaude et de lait en poudre qui sent agréablement sucré. C’est ainsi qu’il remplit à la main chaque bol en montant et descendant chaque allée. Mon rôle consiste à m’assurer que tous les animaux boivent. Pour certains, il s’agit tout simplement de leur faire goûter le liquide en leur mettant les doigts dans la bouche et leur montrant où se trouve leur bol. Parfois, ils sont craintifs de s’avancer jusqu’au bord de l’allée. Alors il faut grimper de l’autre côté et les diriger du bon côté de l’enclos. Ce faisant, il m’est arrivé de me faire bousculer ou mordre ou même, oui, de me faire chier dessus. Dieu merci pour la salopette!

Après quelques jours, ils boivent presque tous par eux même et il nous faut surtout les réveiller un peu pour l’heure du boire et aider ceux qui ont besoin d’une attention spéciale. Je les caresse au passage. J’ai mes favoris. La petite toute brune au fond de la première rangée. On dirait un petit bambi avec ses longs cils. La grise avec sa tache blanche sur le front. J’aime travailler auprès d’eux, mais je ne vous cacherai pas qu’ils m’en ont fait vivre de toutes les couleurs. Ces petits êtres m’attendrissent, mais j’ai sué et sacré aussi. Et leur sort me bouleverse. Mais, puisque j’aime manger de la viande, je dois faire face aux conséquences. Savoir d’où vient ce dont on se nourrit nous guide dans nos choix et il faut parfois avoir le courage de les accepter. L’ignorance et l’hypocrisie sont des chemins faciles. En ce qui me concerne, je chemine tranquillement sur cette voie, même si je ne sais pas encore tout à fait où cela me mène.

Chose certaine, les plantes et les œufs sont un choix moins déchirant.

Vous souvenez-vous, je vous ai dit dès le départ que ma belle famille à des vaches et des poules dans la cour. Ils cultivent aussi leurs propres légumes et vendent des citrouilles. Depuis mon arrivée, il m’arrive de temps à autre d’aller cueillir moi même les œufs dans le poulailler. Certains sont encore chauds tellement ils sont frais. J’adore. Chaque fois j’ai l’impression d’aller à la chasse au trésor. Dans quelques semaines, mon copain m’a promis que nous irons acheter deux petits poussins. Je vais être maman poule!

De plus, pour la première fois, cette année, je cultiverai mes propres fruits et légumes. Un jour, ma belle mère est arrivée du supermarché avec une petite boite de carton vert inscrit Moes Tuinje – (jardin potager en français). À cette époque de l’année, avec vos achats, on vous donne un mini kit de jardinage. C’est pour que les enfants apprennent que les légumes ne poussent pas sur les étagères des épiceries. J’aime l’idée, j’ai donc trouvé l’enfant en moi (c’était très facile) et je les ai collectionnés. Mon beau père m’a réservé une section du jardin arrière qui me semble bien plus grande que ce que j’avais estimé entreprendre au départ. Tant pis. Je n’aurai qu’à me salir encore. J’espère que l’effort en vaudra la peine quand j’en dégusterai les récoltes. Dans mon potager j’aurai du brocoli, des tomates cerises, des betteraves, du basilic, du poivron, de la roquette, des concombres, énormément de courgettes et j’espère énormément de fraises. Je rêve du jour où j’en mangerai un bol entier. Avec de la crème et du sucre. Depuis presque deux ans que je n’ai pas croqué dans une fraise bien juteuse qui goute le soleil. Je ne me doutais pas à quel point cela me manquerait.

J’ai hâte à juin!

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